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PAM Fest 2021, la synthèse du jour 2

Dernière mise à jour : 5 oct.

Espaces autorisants, entreprenariat culturel, écosystèmes créatifs et solidarités


Lieux de rencontre, de porosité entre les pratiques, de mutualisation et organisations apprenantes, en quoi les tiers-lieux peuvent-ils jouer le rôle de catalyseur pour des formes alternatives d'entrepreneuriat culturel et de trajectoires d’artistes s’appuyant sur des dynamiques collaboratives, des glissements de postures, d’expertises et de refontes dans la manière de penser partenariats et organisations au sein des industries créatives.


De l’art d’agencer des situations : espaces autorisants, ambiances incapacitantes…

C’est cette table-ronde au titre évocateur qui lance la seconde journée d’échanges du PAM Festival dans une salle reconfigurée pour l’occasion, le public venant rejoindre les intervenant.e.s sur scène, sous l’impulsion de Pascal Le Brun-Cordier, directeur pédagogique du Master Projets Culturels en Espace Public de l’Université Paris 1 - Panthéon Sorbonne. Le dialogue avec Lara El Dirani impliquée dans plusieurs projets de Yes We Camp comme “papillon” ou “couteau suisse” et Gwenola Drillet, coordinatrice de l’Hôtel Pasteur à Rennes, bientôt rejointes par d’autres prises de parole du public, dont Raphaël Haziot en charge du projet Buropolis à Marseille pour Yes We Camp. Pascal Lebrun Cordier envisage l’architecture à la fois spatiale et sociale des tiers-lieux dans leur potentiel d’hospitalité et d’implication en les engageant dans une histoire culturelle plus longue, allant chercher les racines de ce qui s’expérimente en ces lieux du côté du situationnisme. À sa manière, il pose les termes du débat, faisant des tiers-lieux des espaces autorisants : soit des espaces “hospitaliers, non autoritaires, transformables, réversibles, modulables et modelables” comme autant d' “enclaves inclusives” dans la ville permettant de formes de refuge, jouant le rôle de porte vers la ville et de seuils vers d’autres territoires.




Des espaces comme les Grands Voisins sont ainsi des espaces qui disent d’abord à leurs usagers ce qu’il est possible de faire, laissant du champ à leur appropriation par ceux qui les habitent, à l’exemple - cité par Raphaël Haziot - de lourdes tables mises à la benne par les équipes des Grands Voisins et réinstallées le jour suivant par les hébergés d’urgence du site. “On veille tout le temps, on prend soin de nos espaces parce qu’on les expérimente en premier” formule ainsi Lara El Dirani quand Gwenola Drillet revient sur la polysémie du mot Hôte à l’Hôtel Pasteur : celui qui est accueilli devenant celui qui accueille. “On pense à l’usage d’après, on agence l’espace, on n’est pas dans des espaces pré-agencés pour une fonction particulière” ; des lieux définis par leur valeur d’usage, par les marges qu’on leur donne pour se révéler, selon un principe de programmation ouverte. Certains de ces lieux ouverts ont ainsi, par leur design (ou leur non design), capacité à soutenir et renforcer les capacités à faire et à agir de celles et ceux qui les pratiques, dans la reconnaissance de leurs différences, rendant possible la vision politique des droits culturels. “Ces lieux permettent de prendre place” résume alors Pascal Le Brun-Cordier, citant tour à tour l’héritage punk du DIY et le concept de convivialité d’Ivan Illich. Mobilisant l’exemple du Carnaval des Grands Voisins et le principe actif de la fête, Lara souligne l’importance du lâcher prise, de la part des opérateurs, sur la gestion des espaces communs : “il s’agit ici de savoir faire confiance à toutes les personnes qui en ont l’usage et tenter de transmettre ce soin. Personne n’est garant d’un ordre décidé. On ne sait jamais et on s’adapte tout le temps. On donne le droit”. Des lieux en perpétuel mouvement, qui le demeurent même lorsque - comme c’est le cas à l’Hôtel Pasteur - la ville décide d’implanter une école maternelle en son sein, des “écoles buissonnières" qui, si elles ouvrent des possibles, doivent parfois pouvoir se régénérer. Gwenola Drillet évoque ainsi la règle tacite, pour les équipes, de ne rester qu’un temps, afin de permettre au projet de continuer à évoluer. “C’est peut-être là une condition de renouvellement d’un lieu, qui permet de le garder en expérimentation (...) il faut laisser de la place, les règles du jeu évoluent avec lui”.



Tiers-lieux, écosystèmes créatifs

La seconde table-ronde rassemble, autour de Jean Arnaud, entrepreneur culturel indépendant menant un projet de recherche sur les Coopératives d’Activité et d’Emploi, des représentant.e.s de lieux partagés, artistiques ou proches de l’ESS. Angèle de Lamberterie (Plateau Urbain), Laure Confavreux Colliex (Manifesto), Raphaël Haziot (Yes We Camp), Jean Philip Lucas (Le Sample), Rémi Jacquot et Jean-Clément (Le 6b) échangent autour des notions de mutualisation et de l’impact des écosystèmes rassemblés en ces lieux sur les carrières individuelles. Rémi Jacquot et Jean-Clément rappellent que ces lieux naissent du besoin et de la précarité d’acteurs, dans un contexte métropolitain de foncier rare et cher, d’espaces de travail accessible. Le 6b, représenté par l’un de ses résidents et par son directeur, répond à ce besoin spécifique : “des espaces de travail à côté de chez soi, accessibles financièrement pour mettre en œuvre une énergie créatrice de plusieurs acteurs architectes, artistes, artisans qui a rencontré la bienveillance d’un propriétaire (...) un lieu non genré dans les pratiques marqué par l’idée de se laisser surprendre par l’autre”. Jean Philip Lucas, passé avant le Sample par le squat artistique DOC, souligne Jean Philip la genèse de ces lieux par le besoin de sortir d’une boucle de précarité, par le collectif : “ces lieux hybrides n’ont attendu personne pour se créer, ils sont partis des besoins de ceux qui les ont monté”.


Raphaël Haziot évoque quant à lui le contexte marseillais et les trop rares espaces de travail pour les artistes (13 ateliers municipaux seulement). Les échanges décortiquent les mécanismes établis ou organiques d’accompagnement qui prennent forme en ces lieux, ainsi que la création de valeur économique et extra-économique que ces écosystèmes permettent entre résident.e.s. Avec 1200 structures accueillies, Plateau Urbain peut jauger de la place des tiers-lieux dans la trajectoires d’artistes, artisans et entrepreneurs comme plateformes ou “tremplins” pour des activités qui parviennent pour la plupart à se développer mais pour lesquelles il faudra inventer des modèles pour les pérenniser, au-delà du cycle de vie des occupations transitoires. “Ce n’est pas parce que le lieu ferme que l’écosystème s’arrête pour autant. La question est comment on peut pérenniser les activités plutôt que pérenniser le lieu même si l’on est content de trouver des montages pour pérenniser les lieux, comme on réfléchit aujourd’hui à Coco Velten avec YWC (...° Commune Mesure entre autres dispositifs d’évaluation permet aussi d’appuyer cette argumentation selon laquelle ces lieux là ne sont pas juste jolis et sympas mais aussi utiles et comment on arrive à faire en sorte que ce soit de plus en plus programmé dans les projets urbains et pas juste dans la phase transitoire mais aussi dans la vraie phase, la phase pérenne, celle de la vraie ville. Comment on arrive à entrer nous aussi dans la vraie ville ?”



Covid & solidarités dans les tiers-lieux

La journée se termine en compagnie d’intervenant.e.s mobilisé.e.s durant la crise sanitaire sur des opérations d’aide alimentaire (La Flèche d’Or, ainsi que Marie Gerin-Jean d’Hello Ernest), d’accueil de jour de personnes en situation d’exil (Juliette Delestre, Coucou Crew) ou encore de production de masques et de visières (Pierre Alexis Ciavaldini de VS Projects) ayant pris appui sur des tiers-lieux. Nombreux sont les tiers-lieux ayant réagi à la crise sanitaire en mettant à disposition d’associations leurs espaces ou en menant d’eux-mêmes des programmes solidaires en direction des plus démuni.e.s, rendant visible d’une part la force de mobilisation de ces lieux et de leurs communautés, les volontés d’implication des habitants de leurs territoires d’ancrage et, en creux, la faible résilience de l’action publique comme du marché face à des situations de crise. Juliette Delestre revient sur l’aventure Coucou Crew, amorcée avant la crise, d’une “Air de Repos” mixant bagagerie, accueil de jour, et espaces de parole pour des jeunes mineurs isolés Porte d’Aubervilliers ayant trouvé à la Station - Gare des Mines un terrain pour répondre aux besoins pressants d’un territoire délaissé. Marie Gerin-Jean d’Hello Ernest souligne quant à elle, en échos à l’aide alimentaire mise en place par les associations de l’inter-collectif de la Flèche d’Or, l’importance des Grands Voisins dans la capacité du lieu à mobiliser des énergies bénévoles lors des premières semaines de la crise, et sa volonté d’atterrir dans le tiers-lieu du Sample à Bagnolet pour territorialiser ses activités.



L’ensemble des intervenant.e.s reviennent sur l’ambivalence de la crise sanitaire entre un temps retrouvé, permettant à certain.e.s de contribuer davantage à la vie citoyenne, et l’urgence de la situation pour les personnes les plus exposées. Alexis Ciavaldini retrace les grandes étapes de la mobilisation dans les fablabs pour palier à une industrie en panne ou débordée par la demande, pointant les risques de la délocalisation et de l’hyper-centralisation de la production : « On est à un moment de bascule où l’on cherche quel modèle peuvent émerger. Et que peut-être que le tiers-lieu est un niveau de réponse. »






Pour aller plus loin :


Simone WEIL, Grèves et joie pure, Éditions Libertalia, Paris, 2016, 80p.


Ivan ILLICH, La Convivialité, Le Seuil, Paris, 1973, 160p.


Isabelle MAYAUD, Lieux en commun: Des outils et des espaces de travail pour les arts visuels, CRESPPA - Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris, 2019 - Disponible sur https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-02150096 (Consulté le 09/09/22)


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