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PAM Fest 2021, la synthèse du jour 3

Dernière mise à jour : 5 oct.

Récits collectifs, mutualisation, transmission et pérennisation


Ressources en commun de communautés d’usages, les tiers-lieux sont des lieux de travail investissant mutualisation, réciprocité, et modes ouverts de gouvernance au cœur de leur organisation. Comment ces modes de fonctionnement viennent-ils questionner, redessiner et faire évoluer les pratiques des artistes en co-présence en nos lieux, glissant de la mutualisation aux écritures collectives, des formes individuelles aux récits fomentés en commun. Encore faut-il durer quand ces formes alternatives sont menacées par la fabrique de la ville.



Récits collectifs de lieux partagés

Cette troisième et ultime journée de l’édition 2021 du PAM Festival débute avec la table-ronde “Récits collectifs de lieux partagés” explorant la question de l’archive, de la trace et de sa mise en récit et pose les questions suivantes : Par qui, pour qui, pour quoi ? Pour y répondre, Benjamin Roux des Editions du Communs, positionne dans une capsule vidéo enregistrée en amont quelques balises pour appréhender le débat et distingue d’une part les traces (matière brute issue d’un archivage) et leur mise en récit, s’articulant à trois temporalités enchassées : les récits de clôture permettant de dresser le bilan d’une expérience collective et de se situer individuellement par rapport à cette trajectoire et les récits intermédiaires permettant, dans une logique itérative, d’adapter un projet et de sacraliser une réflexivité collective sur des lieux en mutation constante. Enfin, les récits initiaux esquissent la possibilité d’une “travail du commun” selon les mots de Pascal Nicolas-Le Strat et ainsi composer collectivement un socle de valeurs et de pratiques explicite à même de servir de cap à toute entreprise collective, et de la situer dans une culture des précédents, soit l’ensemble des aventures et de leurs récits en héritage. Benjamin Roux fait du travail narratif, articulant le passage de la trace au récit, comme la condition de translation de l’expérience vécue par un groupe de personne vers l’extérieur et insiste sur la pluralité à l’oeuvre, au sein de récits d’aventures collectives, interdisant de facto une discours univoque ou tendant à la véracité. Le récit d’un lieu est ainsi le tissu de récits individuels, situés, “autant de points de vue sur ce cube qu’est le collectif”. Mais ce qui compte pour Benjamin Roux, c’est avant tout la performativité de ces récits échappant aux modèles dominant de la communication politique (faire voter) et du marketing (faire consommer) pour réinvestir l’intention de “faire savoir” soit “partager le fait que se sont expérimentés des modes de faire alternatif et qu’il est possible de faire autrement”. Dans cette “guerre des récits”, la manière de raconter des expériences collectives implique alors un “faire agir”, engageant celui qui le reçoit.




À la suite de ce préambule, Sylvia Fredriksson, designer, chercheur et membre du tiers-lieu “libre et open source” La Myne à Villeurbanne met en perspective les enjeux de documentation des tiers-lieux avec la grande histoire du logiciel libre et des communs de la connaissance. “Il y a dans ces lieux un enjeu à prendre soin de ce que l’on fabrique ensemble, et de les partager”. Comme à La Myne où toute production intellectuelle est conçue en licence ouverte, afin de ménager des espaces d’apprentissage comme des espaces critiques pour ces travailleureuses regroupé.e.s en ces lieux : “derrière l’intention de documenter il y à celle de reprendre prise sur ce qui nous arrive et d’être lanceurs d’alerte sur des questions liées au numérique (...) un lieu c’est avoir prise dans l’espace public sur les enjeux politiques qui nous traversent”. Avec les tiers-lieux libres et open source se formule ainsi une “transposition culturelle du numérique dans le physique” qui consiste à se servir des principes juridiques des licences ouvertes pour faire réciprocité à l’échelle d’une communauté et faire de l’encapacitation de chacun.e par le collectif un levier de création “de situations pour agir sur le monde”. Caroline Sebilleau, du collectif Exposer Publier, revient sur son expérience, en 2018, de documentation des échanges inter-lieux à l’échelle de Soleil Nord Est (regroupant la Station - Gare des Mines, DOC, Le Wonder, Collective, Le Houloc, Zone Sensible…) et son point de vue extérieur sur des dynamiques collectives. Elle évoque cette posture ductile entre implication et retrait, l’anticipation des traces que l’on souhaite conserver ainsi que de leur diffusion et pose la question de l’intention : “À quoi cette documentation va servir ? Mémoriser ? Publiciser ? Analyser ? À qui est-elle destinée ? À des financeur.euse.s, des partenaires, des mécènes ? À des usagers ? À nous-mêmes en tant que collectif organisant des événements ? Il y a bien sûr plusieurs réponses possibles.”


C’est à ces interrogations que répond Antonin Hako, artiste plasticien et membre fondateur du collectif Wonder, atelier de production artistique et lieu de vie alors installé à Clichy. À partir de la matière brute recueillie individuellement par les artistes du collectif, et notamment l’archive photographie de Salim Santa Lucia, le Wonder conçoit la narration de la vie du lieu comme un levier de recul, un rétroviseur “qui donne des forces et permet de continuer, d’ajuster, de poser de nouvelles bases” mais également de transmission (“comment, à travers ce qu’on a parcouru, on peut laisser une trace outil pour que d’autres s’en emparent ?) et enfin de légitimation dès lors qu’il s’agit de prouver à des propriétaires publics ou privés le bien fondé de la place du projet sur le territoire, condition d’accès à un lieu. Antonin évoque, en écho à son projet “NTR TKT”, la place de la pratique artistique dans la formulation de narrations d’un lieu vers son territoire d’ancrage.


À la suite d’Antonin, Marie Descure revient sur l’aventure de la webradio StationStation amorcée en 2017 à la Station - Gare des Mines par un collectif de musicien.ne.s, animateur.ice.s radio et journalistes pour défricher des contrées musicales nouvelles, donner à entendre des esthétiques hors des radars des radio mainstream et témoigner sur les marges (sociales, sexuelles…) auxquelles le lieu et le collectif qui l’anime sont attentif. En miroir, la nécessité de se réapproprier un discours sur le lieu que la presse a pu souvent réduire à un espace festif, plongeant dans l’angle-mort ses activités diurnes de prototypage, de recherche, de résidences artistiques ou de programmes sociaux ou éducatifs. Co-autrice du podcast “T’as de Beaux Lieux!”, Anaïs Gruson ré-affirme la nécessité à donner à entendre d’autres voix, pour comprendre ce qui se trame au coeur des tiers-lieux, que les seules équipes qui les animent et à tendre le micro à usager.e.s, bénévoles ou encore opposant.e.s pour voir comment ces lieux résonnent dans leur environnement. Des échanges qui font écho au bref mail envoyé par l’activiste et chercheur rennais Tristan Deplus, empêché ce jour par la covid, à l’intention du public du festival : “La démarche de l’archiviste donne à voir, à penser, lorsqu’elle s’ouvre. Ainsi, montrer une recherche au présent, en chantier, comme on ouvrirait les grilles des chantiers qui peuplent nos villes (comme un architecte bien connu tenta d’en dessiner une brèche en proposant l’installation de « fenêtres » sur les palissades métalliques qui censure un paysage dont on ne veut guère montrer les coulisses, d’ailleurs), semble pour nous un prérequis nécessaire à toute politique de l’enquête, car une politique de l’enquête est une politique de la rencontre. Il est essentiel pour cela de penser et de bâtir des canaux de diffusion respectueux des « savants de l’intérieur » et autres bricoleurs clandestins. Car parler du lieu c’est aussi parler de nos alliés proches et lointains, de ce qui se passe là et ailleurs. Et penser la mise en récit des lieux ne peut s’envisager sans porter attention aux conditions de production et de circulation des paroles.”



“De la mutualisation à l’oeuvre collective”

La seconde table-ronde de la journée réunit, autour du critique d’art Samuel Belfond (Jeunes Critiques d’Art), Célia Coëtte de l’atelier d’artiste partagé Le Houloc à Aubervilliers, Camille Sauer et Guillaume Brinas de l’atelier RPZ à Pantin, Line Gigot responsable des arts visuels à la Station - Gare des Mines à Paris, Valia Kardi de Mains d’Oeuvres et Benjamin Collet artiste plasticien et membre du Wonder à Clichy autour de l’évolution des pratiques artistiques individuelles au contact du collectif et d’un lieu comme ressource commune en replaçant le paysage actuel de ces lieux en région Ile-de-France dans une histoire socio-économique de l’art et le besoin pour les artistes, dans un contexte de foncier rare et cher, de mutualiser des outils de production pour trouver des conditions viables à l’exercice de la pratique artistique.



La table-ronde débute par une courte intervention sous la forme d’une capsule vidéo de la sociologue de l’art Séverine Marguin, autrice en 2019 de l’ouvrage Collectifs d'individualités au travail, Les artistes plasticiens dans les champs de l'art contemporain à Paris et à Berlin revenant sur les pratiques du commun préalable à la formalisation de collectif artistique et la croyance dans le collectif comme entité ex machina capable de générer liens affectifs, émotionnels et communautaires à partir de pratiques artistiques individuelles réunies en un lieu. Les débats lèvent la question du lieu comme outil de production pour les collectifs artistiques, nécessairement modulable pour permettre l’hybridation des pratiques et de leurs temporalités (création, production, diffusion), de l’émergence artistique soutenue par les dispositifs de résidence, des formes d’auctorialités chez les artistes associés à ces lieux comme dans les équipes les administrant, leviers de déplacements professionnels et de “mise en crise” des pratiques individuelles, de gouvernance, de règles d’inclusion capables, comme le souligne Célia Coëtte, “ne pas rejouer la concurrence à l’oeuvre au sein du marché artistique”. La seconde partie de la table-ronde s’oriente vers des exemples de formes d’auctorialités collectives issues de la co-présence de pratiques individuelles, comme par le biais des apéros mensuels “Hors d’Oeuvres” à Mains d’Oeuvres, générateurs de projets communs, ou encore des “Opéras” du Wonder à Bagnolet, formes hybrides au carrefour de l’exposition, de la soirée de performances et de l’événement festif signées de l’ensemble des résident.e.s à auxquelles Samuel Belfond a consacré une partie de ses recherches.



“Tiers-lieux de culture, comment durer ?”


La journée se conclut par une table-ronde animée par Mai-Liên Nguyen Duy, designer, facilitatrice et collaboratrice d’Ancoats autour d’une question ayant traversé comme fil rouge les trois jours du festival : quelle pérennité pour les expérimentations à l’oeuvre au sein de tiers-lieux culturels bien souvent adossés, dans un contexte de foncier rare et cher et de complexité pour les collectifs d’accès à des lieux de production partagés, à des logiques d’urbanisme temporaire. Roy Köhnke, cofondateur du Wonder, revient sur les déménagements successifs (Saint-Ouen, Bagnolet, Nanterre, Clichy) du collectif et l’épuisement consécutif à des durées d’occupation limitées dans le temps. “Nous sommes pris entre l’urgence à trouver un lieu pour atterrir après le Wonder-Fortin, et une exigence de durées minimales pour déployer un projet.” Julia Gomila, de l’espace culturel Collective à Aubervilliers revient sur cette dichotomie dans le rapport au temps, le temps long de l’ancrage au sein d’un territoire contre le temps court des partenaires publics ou privés, avec des injonctions - implicites ou explicites - parfois en décalage total avec ce qui s’expérimente en ces lieux. “Ce qui est extrêmement difficile, c’est de faire comprendre à nos appuis potentiels que cette mission d’accueillir des artistes à bas coûts est plus que nécessaire, et non cosmétique” formule ainsi Roy. Olivier Le Gal, co-fondateur de la Station - Gare des Mines, fait le récit des différentes relations avec les propriétaires successifs du lieu, de SNCF Immobilier à la Ville de Paris par le biais de l’aménageur et la nécessité - anticipant les discussions de la seconde édition de ce festival - de faire émerger les montages économico-juridiques pertinents pour maîtriser son foncier. Les discussions évoluent vers le soin à accorder aux équipes animant ces lieux, prises dans paradigme d’urgence généralisée, et la nécessité à renouveler ces projets par l’accueil de nouvelles personnes. Ce qui n’est pas sans poser la question du bien vieillir en ces lieux d’expérimentation artistique qui abîment autant qu’ils réparent.




Pour aller plus loin :


Séverine MARGUIN, Collectifs d'individualités au travail. Les artistes plasticiens dans les champs de l'art contemporain à Paris et à Berlin, Rennes, PUR Éditions, 2019, 312p.


Benjamin ROUX, L’art de conter nos expériences collectives. Faire récit à l’heure du storytelling, Rennes, Editions du Commun, 2018, 116p.

Pascal NICOLAS-LE STRAT, Le travail du commun, Rennes, Editions du Communs, 2016, 310p.


Yves CITTON, Mythocratie: storytelling et imaginaire de gauche, Paris, Éditions Amsterdam, 2010, 221p.


David VERCAUTEREN, Micropolitiques des groupes, Paris, Éditions Amsterdam, 2007, 256p.


Samuel BELFOND, Arnaud IDELON, “De quoi le Wonder fut-il le nom ?”, Manifesto XXI, 2019 - disponible ici : https://manifesto-21.com/de-quoi-le-liebert-fut-il-le-nom-retrospective-en-cinq-operas/ (consulté le 09/08/22)


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